La France championne des faillites d'entreprises


Par  (mardi 8 janvier 2013 Origine Economie-Matin.fr) 

En moyenne, le taux de défaillance des entreprises françaises est près de deux fois plus élevé que celui des entreprises allemandes.cc/flickr/mouton
« Les défaillances touchent peu de grosses entreprises, et une large part de l'augmentation touche des entreprises sans salariés ». Voilà l'explication systématiquement mise en avant par bien des experts qui commentent l'économie sans la vivre. Et bien, la réalité économique et entrepreneuriale est simple et toute autre.

Les défaillances d'entreprises ont progressé de 4,8%, avec 5.334 cas au mois d'octobre dernier. Qu'est-ce que cela cache vraiment ? La vérité est sans appel et révélée par une comparaison internationale simple mais beaucoup cherchent à se la cacher :le taux de défaillance des entreprises françaises est près de deux fois plus élevé que celui des entreprises allemandes.

Va-t-on longtemps continuer à se résigner à constater une tendance inquiétante observée depuis l'automne dernier sur le front des défaillances d'entreprises en France ou va-t-on enfin s'interroger sur les raisons qui l'expliquent et s'atteler à les résorber ?

Depuis près de 10 ans,les courbes de défaillances d'entreprises en France et en Allemagne suivent des trajectoires diamétralement opposées(30 099 défaillances d'entreprises contre 50 485 pour la France). La question est simple : pourquoi ce constat accablant ?

L'Allemagne a notamment un tissu entrepreneurial solide composé d'entreprises en moyenne plus grosses qu'en France et donc moins exposées au risque de défaut. 98% des entreprises françaises ont moins de 20 salariés. De plus, les entreprises allemandes sont montées en gamme et ont une rentabilité importante. Or, en France, nous continuons à casser toute rentabilité par une fiscalité inadaptée notamment dans le cadre d'une compétition mondiale.
Aussi, nous continuons à faire fuir les investisseurs et à casser la position des entreprises françaises dans la compétition internationale alors que l'évolution des défaillances est très corrélée à celle des exportations et de l'investissement.

Pourquoi continuons-nous à casser l'esprit d'entreprise dans notre pays ?Allons nous encore longtemps ignorer la contribution que les chefs d'entreprise apportent à la qualité de vie, à l'emploi, à l'innovation et à la compétitivité en France ?Allons nous encore longtemps assister impuissant à la fuite de ces talents vers des horizons plus cléments à l'entrepreneuriat ?

Il est donc impératif d'instaurer une fiscalité plus responsable afin de privilégier davantage les plus-values issues du travail pour favoriser l'éclosion de start-up pour lutter contre la désindustrialisationqui ravage nos territoires depuis déjà trop d'années, favoriser la montée en gamme de nos petites entreprises notamment en réorientant les économies réalisées sur les dépenses inefficientes de la sphère publique vers la mise en place de soutien à la trésorerie des PME et à l'élargissement du périmètre du crédit impôt recherche faute de mettre en place une véritable agence à la prévention des défaillances d'entreprises françaises pour qu'enfin l'Etat soit un Etat stratège
.

Notre-Dame-des-Landes : paysans et occupants mènent leur propre opération d’utilité publique


PAR NOLWENN WEILER, SOPHIE CHAPELLE (15 AVRIL 2013) origine BASTAMAG

C’est une foule armée d’outils agricoles qui a envahi la « zone à défendre » de Notre-Dame-des-Landes ce 13 avril. Objectif : cultiver et expérimenter là où l’État, une majorité d’élus locaux et le groupe Vinci veulent bétonner. Symbole de l’alliance entre les paysans et les occupants, l’opération « sème ta ZAD » marque une nouvelle étape dans les projets d’autonomie alimentaire et de pratiques écologiques portés par les opposants à l’aéroport. Des expérimentations agricoles qui visent à répondre aux défis climatiques et énergétiques. Tout le contraire du futur aéroport.

La ferme de Bellevue est encore debout. Située au cœur de la « zone à défendre » (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes, elle aurait dû être rasée à la fin du mois de janvier. « Nous avons guetté le départ du paysan, pour que les bulldozers n’aient pas le temps d’arriver, témoigne Juliette, une retraitée qui vit temporairement sur place. Quand il a fermé la porte, nous avons investi les lieux. » Pour décourager les forces de police, une chaîne de tracteurs a été formée autour de ce lieu de résistance au projet d’aéroport.
Selon le calendrier de ses promoteurs, le nouvel aéroport doit entrer en service en 2017. Dans quatre ans, à la place de la somptueuse allée d’arbres centenaires qui mène à Bellevue, des plaques de bitume et le bruit assourdissant des gros porteurs. Car la ferme est située au bord de la future piste Nord. Les voyageurs pourront cependant continuer d’admirer un aperçu du peu qui restera de ces 2 000 hectares de bocages riches en biodiversité : grâce à un « musée du bocage » intégré au projet, ou aux haies artificielles qui tenteront de reproduire sa géographie oubliée entre les places des parkings géants gérés par Vinci.

Légumes ou bitume ?
Pour le moment, haies naturelles, bosquets non virtuels et chemins avec de la vraie boue sont encore là, autour de la ferme. Grâce à la garde constante des occupants de la ZAD. « Il y a des tours de garde, jour et nuit, pour que le lieu ne soit jamais vide », détaille Juliette. Ce midi, une dizaine de personnes revenues des travaux de maraîchage, des fours à pain, ou d’un chantier de construction d’une maison en bois s’attableront dans la cuisine, comme tous les jours, ou presque, dégustant des plats en partie issus de la production locale. « C’est important et agréable de bien manger quand on travaille dehors toute la journée », sourit Juliette. Dans quatre ans, les voyageurs qui avaleront un plat cuisiné industriel ou une viennoiserie décongelée dans les espaces restauration de la zone d’embarquement auront peut-être une pensée émue teintée de mélancolie pour la manière alternative dont on voulait vivre, ici.
La ZAD aujourd’hui :
La ZAD vue par Vinci et l’État :














Car ce 13 avril, les opposants à l’aéroport mènent une journée « Sème ta ZAD » : une opération collective de mise en culture des terres que Vinci et l’État prévoient de bétonner. Après la grande manifestation de reconstruction de cabanes du 17 novembre 2012, qui a rassemblé près de 40 000 personnes, place donc au travail de la terre. Une mise en culture brandie comme un acte de résistance au projet de bétonnage. Et comme une alternative de société.« Cultiver la terre, collectivement, c’est proposer un autre monde que celui du développement infini, de la croissance, de la sur-consommation que symbolise l’aéroport », témoigne une Camille (nom collectif des occupants à Notre-Dame-des-Landes). Les averses intermittentes et insistantes ont rendu les semailles prévues impossibles. Mais les chantiers de préparation ont animé les champs et chemins de la ZAD tout au long de la journée et occupé entre 2 000 et 3 000 personnes. Certains érigent des petites buttes de terre, avant de planter, une pratique issue des expériences d’agroécologie. D’autres montent des serres.
Ce n’est pas la première fois que les riverains de la ZAD voient défiler une foule armée d’outils agricoles. En mai 2011 déjà, un solide cortège s’était ébranlé en direction du lieu-dit Le Sabot. Pour défricher, labourer, et planter de quoi subsister. « C’était un moment très fort, se souvient Marie, une voisine de la ZAD. Être simplement là, tous ensemble, à construire, cela noue des liens. Et puis on travaille à se nourrir. Cela a beaucoup de sens. » C’est autour du Sabot que se sont tissés les premiers liens entre paysans et occupants. C’est aussi là que les forces de l’ordre se sont acharnées, en octobre dernier, en saccageant les potagers. Mal leur en a pris. Elles ont rendu les amitiés plus solides, entre paysans et occupants, entre générations, cultures d’engagement et histoires de vies différentes.

La ZAD, un champ d’expérimentation
« Sème ta ZAD, c’est un processus, qui prolonge ces rencontres et les assemblées paysannes qui ont eu lieu tout l’hiver », explique Raoul, qui vit sur place depuis plusieurs mois. « C’est vraiment le symbole de l’alliance entre les occupants et les paysans », poursuit Juliette. « Il y a une convergence de luttes : pour d’autres modes de vie et de travail, et contre la spoliation des terres agricoles. Il y a des échanges très forts entre nous. Et entre gens de diverses générations. Ce n’est pas possible de réduire ce qui se passe ici à un conflit entre tenants de barricades et forces de l’ordre. »
« Ils nous ont apporté des fèves, en nous expliquant comment les cuisiner. Nous avons travaillé le sol, pour pouvoir les semer », illustre Cyril, un agriculteur installé non loin de Notre-Dame-des-Landes. « Les collectifs de la ZAD préfèrent les productions bio, avec une vision de la consommation très intéressante. Dans laquelle on réfléchit à ne pas gaspiller. Et où l’on diminue les protéines animales, pour aller vers des protéines végétales. Avec la crise énergétique actuelle, nous n’aurons pas le choix que de modifier nos comportements. La ZAD est pour cela un champ d’expérimentation très intéressant. »

































Pour 2017, Vinci envisage la création d’une Amap (Association de maintien de l’agriculture paysanne) pour que les personnels travaillant à l’aéroport puissent s’approvisionner en produits locaux et bio. « Dégagé du souci de rendement et de vente, le producteur recherche la satisfaction des consommateurs en privilégiant les variétés végétales – ou races animales – du terroir ou anciennes reconnues pour leur qualité gustative », expliquait le géant du BTP dans une annexe de son projet de contrat de concession. Exactement ce que souhaitent faire paysans et occupants des 2 000 hectares de la ZAD, que la multinationale attend de voir vidée de ses occupants pour entamer les travaux. Mais les produits ne proviendront plus du bocage recouvert de béton. Bagagistes, hôtesses et agents de l’aéroport pourront toujours se souvenir de la manière dont on produit légumes et fruits grâce à l’« espace de déambulation et propice à l’attente bénéficiant d’un point de vue sur les jardins botaniques », que prévoit Vinci dans la zone d’embarquement.

Une occupation d’utilité publique ?
Celles et ceux qui s’investissent dans la ZAD pensent déjà à l’avenir, sans aéroport. « Nous continuons à occuper mais nous souhaitons anticiper les questions qui se poseront après l’abandon du projet d’aéroport. Pour que cet endroit ne se retrouve pas sans rien du jour au lendemain. Avec l’invasion de projets agricoles intensifs contre lesquels on se bat aussi. Parce qu’ils vont à l’encontre de l’autonomie des paysans, et du respect de la terre. » Les projets agricoles à petite échelle, qui puissent donner du travail à tous, sont donc privilégiés. Ce qui correspond à ce que défendent les organisations professionnelles réunies au sein du « Copain » (Collectif d’organisations professionnelles agricoles indignées par le projet d’aéroport).
Les rêves semés sur la ZAD sont incompatibles avec les récentes conclusions du volet agricole de la commission du dialogue. Nommée par le Premier ministre Jean-Marc Ayrault pour rediscuter de l’utilité du projet, et proposer des modifications à la marge, cette commission reconnait le manque de sérieux des prévisions de compensation pour les agriculteurs. Elle suggère que 8 à 17 hectares supplémentaires ne soient pas enfouies sous le béton. Problème pour le concessionnaire : cela signifierait rogner sur les parkings, l’un des pilier de la rentabilité financière du projet.

L’assiette de 2050 testée à Notre-Dame-des-Landes
Les réflexions menées dans la ZAD font écho à une autre vision du développement. Celle d’un scénario agricole, moins consommateur d’énergie et moins émetteur de gaz à effet de serre, « basé sur une transition alimentaire visant à inverser le rapport entre protéines animales et végétales dans notre alimentation, ainsi qu’à limiter les gaspillages. » Ce scénario, élaboré parl’association Solagro et baptisé Afterres 2050, propose une autre utilisation des terres d’ici 2050, un usage qui puisse répondre aux défis de demain : nourrir la France malgré les contraintes énergétiques sans aggraver la menace climatique.« Notre assiette en 2050 sera plus riche en céréales, fruits, légumes, coques (noix, amandes). Elle contiendra deux fois moins de lait et de viande », détaille l’association Virage Énergie-Climat qui décline localement ce scénario.
Et c’est bien dans cette perspective que s’inscrivent les expérimentations menées à Notre-Dame-des-Landes. L’assiette que l’on sert déjà dans les cabanes et fermes occupées de la ZAD ressemble à s’y méprendre à celle prônée par les promoteurs d’une autre agriculture, et illustre très concrètement le changement. Bref, une toute autre ambition que celle de répondre à une hypothétique hausse du trafic passagers de l’aéroport de Nantes. Lequel de ces deux projets peut-il se réclamer de la plus grande utilité publique ?

Texte : Nolwenn Weiler, avec Ivan du Roy
Vidéo : Sophie Chapelle
- Photos : Basta !
- Vue parking : Vinci

« FRANÇOIS HOLLANDE COURT À L’ÉCHEC EN DÉSESPÉRANT LE PEUPLE QUI L’A ÉLU »


PAR MATHIEU LAPPRAND (22 AVRIL 2013) Origine BASTAMAG

François Hollande et son gouvernement ont capitulé face à toute perspective de transformation sociale et de refondation démocratique. Tel est le constat que dresse Laurent Mauduit, journaliste et fondateur de Médiapart dans son livre L’étrange capitulation. Pire, il traçe un parallèle entre les abdications d’aujourd’hui et les renoncements des élites avant-guerre, qui ont mené à l’effondrement de la République. Que reste-t-il du socialisme ? De l’espoir du 5 mai 2012 ? De la gauche ? Entretien.



Basta ! : Votre livre a pour fil conducteur « L’étrange défaite », rédigé par l’historien Marc Bloch pendant la seconde guerre mondiale. Il y dénonce la trahison des dirigeants français dans la débâcle. Pourquoi tracer un tel parallèle ?
Laurent Mauduit : Dans « L’étrange défaite », Marc Bloch établit que la débâcle de juin 40 n’est pas une victoire des armées allemandes mais d’abord une défaite des Français sur eux-mêmes. C’est la nullité et l’arrogance de l’état-major. Surtout, les élites françaises et la bourgeoisie d’affaires sont idéologiquement du côté des vainqueurs avant même la défaite. C’est une capitulation anticipée : « Non seulement ils se sont laissé battre mais ils ont trouvé très naturel d’être battus », écrit Marc Bloch. « Le pis fut que nos ennemis y furent pour peu de choses. » Bien qu’il faille toujours se méfier des parallèles historiques, cette comparaison a une force terrible. Les années 1930 sont marquées par une crise économique aux causes assez similaires à la situation actuelle. C’est de plus l’apogée du fascisme, l’apogée du stalinisme et des procès de Moscou. Aujourd’hui est-ce de la complicité, de l’épuisement ou les deux ? Le constat de capitulation dans des situations historiques différentes reste le même.
« Les socialistes sont-ils demeurés… des socialistes ? », interrogez-vous. Poser la question n’est-ce pas y répondre ?
Nous arrivons à la fin d’une histoire du socialisme. Malgré ses reniements à différentes époques, le socialisme avait toujours incarné un souffle, une espérance. Le poids de la fatalité peut être renversé par la volonté des hommes : tel était son fondement. Nous vivons une crise politique, sociale, économique, éthique sans qu’il n’y ait vraiment de débat, à gauche, notamment sur la réorientation de l’économie. Aucune grande voix ne s’élève pour proposer d’autres solutions. Où est Marceau Pivert (dirigeant socialiste avant-guerre, ndlr) et son « tout est possible » ? Marceau Pivert qui, en 1937, disait au gouvernement socialiste : « Non, je n’accepte pas de capituler devant le capitalisme et les banques. » Malgré sa gravité, la crise peut générer des outils intellectuels pour la surmonter. Des personnalités incarnent cela dans l’histoire : les révolutions de 1848 génèrent Marx, la crise de 1929 génère Keynes. Aujourd’hui, nous n’entendons aucune grande voix. Les socialistes ont l’apparence de notaires tristes.
Vous revenez dans votre livre sur les grandes dates de la gauche du siècle passé : 1936 et le Front populaire, 1981 et l’élection de François Mitterrand, 1997 et le gouvernement « de la gauche plurielle ». Des conquêtes sociales (congés payés, 39h puis 35h, CMU...) ont suivi ces victoires, avant les renoncements. Quelles sont les conquêtes sociales de 2012 ?
Aucune. C’est un rouleau compresseur de mesures réactionnaires : la politique budgétaire d’austérité, l’austérité salariale, les 20 milliards d’euros aux entreprises sans contrepartie qui vont gonfler les dividendes des actionnaires, la réforme du code du travail avec la destruction du droit du licenciement. Or le droit du licenciement ne protège pas du licenciement, c’est une possibilité de recours contre l’arbitraire ! On peut m’objecter un procès à charge, inéquitable. Le tableau peut paraître plus nuancé. Mais prenons le mariage pour tous : c’est une importante avancée du droit. Or, réaliser cette avancée sans, dans le même temps, s’atteler à la question sociale comporte un effet pervers terrible. Cela ouvre la voie à la droite et à l’extrême droite, pour dresser une partie de l’électorat avec des slogans tels que « le chômage pas le mariage ». C’est faire en sorte que cet acquis puisse devenir socialement insupportable à certains. On ruine idéologiquement l’avancée du droit en ne tenant pas compte de la question sociale.
Le gouvernement a cependant stoppé l’hémorragie dans l’Education nationale ?
C’est la même chose : le gouvernement conquiert l’électorat enseignant avec les 60 000 postes à créer. Dans le même temps, il les assomme avec le gel des salaires maintenu depuis 2010. Il réussit donc la prouesse de braquer son électorat. La démocratie, c’est un va-et-vient entre le peuple et le pouvoir. Sans doute faut-il parfois reculer, composer. Mais là, il n’y a même pas eu de bataille perdue ! Ce sont les socialistes eux-mêmes qui ont créé ce rapport de force défavorable puisqu’ils ont d’abord commencé par prendre à partie leur propre électorat alors que la droite était au fond du trou. Les socialistes dressent contre eux tous ceux qui ont voté pour eux. C’est sidérant !
Comment expliquer cette attitude ?
Elle est liée aux entourages de ceux qui gouvernent, à l’imbrication avec les milieux d’affaires. C’est ce que révèle l’affaire Cahuzac : un système de consanguinité avec le monde des banquiers. Cela renvoie au système oligarchique français. L’oligarchie est une couche sociale insubmersible, qui résiste à toutes les alternances. Elle édicte les mêmes recommandations conformes à ses intérêts, quel que soit le gouvernement. L’imbrication entre les élites politiques et ces milieux-là est fascinante. Qui conseille aujourd’hui le ministre de l’Économie Pierre Moscovici ? Ce ne sont que des militants UMP qui sont à la direction du Trésor. Qui a rédigé le rapport Gallois sur la compétitivité ? C’est un cadre de l’UMP. Qui conseille Hollande en économie ? C’est la banque Rothschild. Il n’y a plus d’irrigation intellectuelle autre que cette sphère, dont les sources idéologiques sont le libéralisme, les milieux d’affaires. Que les socialistes n’aient pas eux-mêmes l’énergie de construire une vision du monde, de s’appuyer sur leurs propres experts, est très inquiétant.
« Si la France s’est écroulée sous elle-même, c’est parce que la démocratie y était anémiée », écrivait Marc Bloch. Les symptômes sont-ils les mêmes aujourd’hui ?
Le présidentialisme exacerbé, ce néo-bonapartisme, est un coup d’état permanent. Hollande fait partie d’une génération particulière : conseiller de l’Élysée dès 1981, il occupe un poste où il a tout observé. Il est ensuite député sous le second septennat. Et il a tout vu, les dérives éthiques du mitterrandisme, les scandales, les affaires, les corrupteurs autour de Mitterrand. Comme Jospin, il a revendiqué un droit d’inventaire. Sur le débat institutionnel et l’indispensable refondation démocratique, il n’avait pas le droit d’échouer. Or, il ne se passe rien. Il y a l’austérité, mais sur le plan démocratique, rien ! Le cumul des mandats est reporté à 2017. La violence de la crise liée à l’affaire Cahuzac fait que d’un seul coup, ce débat redevient d’actualité. Il a fallu une crise morale, une crise éthique pour arriver à de microscopiques mesures démocratiques. C’est pathétique.
Plutôt qu’une capitulation, n’est-ce pas davantage une duperie, une politique économique libérale maquillée pendant la campagne électorale, comme vous l’évoquez ?
A la fin du gouvernement Jospin, et sa longue suite de renoncements avec les politiques menées par DSK puis Laurent Fabius, Hollande avait un rôle plutôt modérateur vis-à-vis de ces volontés dérégulatrices. J’ai donc été surpris qu’il tombe d’emblée dans une politique aussi clairement social-libérale. Admettons que le rapport de force économique soit compliqué. Si ce gouvernement se considérait sous contrainte – ce qui n’est pas mon analyse –, pourquoi François Hollande n’a-il pas immédiatement commencé son mandat par une refondation démocratique ? Pourquoi est-il retombé dans ces systèmes de consanguinité entre politiques, gouvernement et milieux d’affaires, en s’entourant de conseillers issus des grandes banques françaises ? C’est vrai à l’Elysée avec Emmanuel Macron (ancien de la banque Rothschild, ndlr), à Bercy avec Matthieu Pigasse (banque Lazard, ndlr) sur la Banque publique d’investissement, ou avec Gilles Finchelstien qui vient d’Euro RSCG (agence spécialisée dans le marketing et la communication d’entreprise, groupe Havas, ndlr) et a son bureau au même étage que Pierre Moscovici [1]. Parfois l’histoire révèle des gens. La fin n’est évidemment pas écrite.
Vous regrettez la faiblesse du débat à gauche. La culture du consensus, que pratique Hollande avec aisance, niant les divergences d’intérêts, n’interdit-elle pas tout débat ?
Il y a une belle formule de Marc Bloch sur la « stupidité qu’il y a à nier la lutte des classes ». Celle-ci existe. Elle est inhérente à la démocratie. La démocratie, ce n’est pas le consensus, c’est le dissensus. Son mode de règlement, c’est de trouver l’intérêt général à travers des intérêts divergents. Or, quelle est la légitimité, aujourd’hui, de politiques qui piétinent méthodiquement les électeurs qui les ont portés au pouvoir ? L’événement télévisuel marquant en 2012, ce sont les sanglots du syndicaliste sidérurgiste Édouard Martin. La trahison de Florange fait terriblement réfléchir : c’est une filiale rentable, le secteur de pointe de la technologie de l’acier en France. C’est pour cela que Lakshmi Mittal (PDG d’ArcelorMittal, ndlr) en avait besoin : il voulait piquer la technologie pour ensuite la délocaliser. Côté gouvernement, pourquoi bafouer à ce point l’engagement pris par le candidat Hollande devant les salariés, lors de la campagne présidentielle ? Le gouvernement conduit une politique sans rationalité économique. La pression idéologique autour des déficits publics et de la dette, je peux la comprendre – cela ne signifie pas que je la partage. Il y a une rationalité dans la construction intellectuelle qui présente la dette comme un problème. Mais pour ArcelorMittal, c’est une trahison pure et simple. Ils sont passés dans le camp d’en face, contre les ouvriers.
Quel rôle joue la presse dans cette « capitulation » ?
Médiapart rappelle souvent l’ambition démocratique de la presse – élever un pays en élevant son langage – et la fonction d’université populaire de la presse citoyenne. Nous avons aujourd’hui une presse de connivences, une presse de bas étage y compris dans le débat public où elle ne fait pas son office. Elle a accompagné l’affaissement du PS. La presse des années 30, c’était la corruption et l’affairisme. L’une des premières mesures du programme du Conseil national de la résistance a été de « refonder une presse indépendante des puissances financières ».
C’est donc une capitulation des élites actuelles face à la finance...
Ce sont les émigrés de Coblence [2], ils sont déjà ailleurs. Depuis Jean-Marie Messier (ancien PDG de Vivendi, ndlr) qui menaçait de partir à l’étranger, cela n’a plus cessé. Les plus riches ont récupéré ce qu’il y a de pire dans le capitalisme anglo-saxon, à savoir l’enrichissement des mandataires sociaux, plus l’opacité. Nous ne sommes plus dans une relation républicaine. Il y a quelques années Michel Pébereau (Président de BNP Paribas jusqu’en 2011, ndlr) était banquier mais donnait dans le même temps des cours à l’université, tout en estimant normal d’être payé modérément. Or, nous assistons aujourd’hui à un déchirement violent de la société, à un accaparement de la richesse par le haut. Cela génère un égoïsme social radical dans les classes dominantes, et une détestation du pays. Ils ont accaparé tant de richesses que la grogne sociale « d’en bas » les insupporte.
Les renoncements sociétaux et démocratiques (non-cumul des mandats, droit de vote des étrangers, harcèlement des Roms…) relèvent-ils de la même logique de capitulation ?
Non seulement le gouvernement cède à la politique du camp d’en face, mais en reprend l’idéologie. Notamment sur la thématique de la chasse aux Roms  enfourchée par Manuel Valls sous les applaudissements de Serge Dassault. C’est risible, pitoyable, insupportable. Cela montre l’ampleur de la contamination des thématiques de la droite et de la droite radicale. Ce que fait Valls est pour la gauche une indignité car il place les socialistes dans une position doctrinale de faiblesse permanente. On le voit dans le débat sur le mariage pour tous où ils assument en partie la promesse de campagne, mais en semblant toujours prêts à reculer. Au mieux dans un état de faiblesse, au pire de complicité.
Dans ces conditions, quelles perspectives politiques entrevoyez-vous ?
Le danger qui menace l’Europe, et au premier chef la France, c’est le danger du populisme radical. Le danger en France est toujours venu, non pas de l’extrême droite, mais d’époques troubles où la droite a perdu le sens républicain et a siphonné les idées de l’extrême droite. Un gouvernement UMP-FN « relooké » est une menace gravissime qui se profile. L’urgence est à relancer des passerelles entre la gauche de gouvernement et celle d’opposition. Il y a d’autant plus d’importance à débattre des politiques économiques et sociales, des politiques démocratiques. A refuser de le faire, les socialistes préparent le terrain à cette droite de combat, à cette droite extrême. « Si le peuple ne trouve pas de solution dans l’espoir révolutionnaire, il peut être tenté de le chercher dans le désespoir contre-révolutionnaire », analysait Trotski dans « Où va la France ? ». Quand la gauche n’assume pas sa mission de transformation sociale, elle ouvre la voie aux populismes. Et c’est la responsabilité de Hollande : il court à l’échec en désespérant le peuple qui l’a élu.

Propos recueillis par Mathieu Lapprand
Photos : Florange, le 24 février 2012, Tulle (CC Benjamin Géminel) et place de la Bastille, le 5 mai 2012.
À lire  : Laurent Mauduit, L’étrange capitulation, Éditions Jean-Claude Gawsewitch, 2013, 301 pages. 20,90€. Voir le site.
Marc Bloch, L’étrange défaite, 1940, première publication 1946, Éditions Franc-Tireur, Accès au livre(libre de droits).
_

Notes

[1] Stéphane Fouks, patron d’Euro-RSCG, conseillait personnellement Jérôme Cahuzac. Lire ici.
[2] Coblence, en Allemagne, servi de refuge pour nombre de nobles fuyant la France lors de la Révolution de 1789.